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Les grandes peurs d'internet dans la presse
Revue de la presse belge
et française (janvier-mars 2001)
Comment la presse française et la presse belge évoquent-elles
les “ dangers ” d’Internet ? Pour tenter d’approcher
cette question, nous avons fait la revue de cinq quotidiens et d’un
hebdomadaire d’informations générales sur la
période janvier - mars 2001 : La Dernière Heure/Les
Sports et Le Soir en Belgique, Le Monde, Le Parisien, Libération
et Le Point en France. Nous avons choisi d’étudier
uniquement la manière dont la presse traitait des risques
liés à l’usage d’Internet, même
si globalement, nous avons constaté que ces journaux véhiculaient
une image d’Internet globalement positive.
1
- L’actualité d’Internet au premier trimestre
2001
Du 1er janvier au
31 mars 2001, quelques événements ont marqué
l’actualité liée à Internet. Dans la
mesure où ils conditionnent l’évocation de tel
ou tel danger, nous les rappelons rapidement :
• condamnation de Napster, ce service d’échange
gratuit de fichiers musicaux qui a été attaqué
par cinq majors du disque pour violation du copyright, puis racheté
par Bertelsman,
• poursuite des débats européens sur la LSI
(loi sur la société de l’information),
• vote des directives européennes sur les droits d’auteur,
• chute du Nasdaq et faillite de nombreuses start up,
• décision de Yahoo! de ne plus proposer d’objets
nazis aux enchères, suite à l’injonction qui
lui avait été faite de filtrer ces informations pour
le web français,
• attaque de virus tel Kournikova,
• affaires de hackers,
• blocage du site Microsoft par “ piratage ”,
ce qui l’a rendu inaccessible quelques heures,
• mise en cause de Microsoft pour situation de monopole,
• nombreuses affaires judiciaires : arrestation de cyberfraudeurs,
plaintes ou jugements concernant le copyright, la protection de
la vie privée, la liberté d’expression,
• reconnaissance de la validité de la signature électronique.
Pendant ces trois mois, les possibilités techniques des systèmes
et des matériels continuent d’évoluer et les
informations sur les nouveaux logiciels sont l’occasion d’évoquer
“ les mutations ” - terme est souvent employé
- de la société, mutations qui pourraient être
négatives au regard de certaines valeurs : abandon de la
“ Netiquette ”, accroissement des inégalités,
restriction des libertés individuelles…
Les journalistes rendent également compte des travaux de
chercheurs ou interrogent des spécialistes qui s’expriment
sur les enjeux de l’Internet dans différents domaines.
2
- “ Attaquer ” : les risques techniques à répercution
économique et sociale
Dans tous les journaux
observés, la Toile apparaît à la fois comme
un nouveau monde aux possibilités pleine d’espoirs,
sinon d’illusions, et comme un lieu où règne
une grande insécurité. Vulnérable selon
Le Monde, elle est “ mitée par des accrocs ”
comme le titre Libération du 9 février, et d’une
trop grande souplesse pour Le Parisien qui estime que ce
qui s’y passe est difficilement controlable.
Le plus souvent, Internet est mis en cause en tant qu’objet
technique, sujet à des “ attaques ”. Les agressions
peuvent venir de hackers, qu’ils soient concepteurs ou simples
utilisateurs de programmes de piratage. Ils peuvent modifier ou
détériorer des sites, récupérer des
données, se contenter de jouer avec “ la fragilité
des verrous condamnant l’accès aux sites ” (Le
Monde), comme se livrer à des escroqueries.
Les attaques peuvent aussi venir de virus “ très faciles
à créer à partir de générateurs
disponibles sur le réseau ” (Libération,
24-25 février) et dont la propagation est un phénomène
exponentiel (Le Soir, 3 mars), en particulier à
partir des messageries. Ces virus détériorent les
systèmes ou empêchent les sites de fonctionner.
Autre manière de paralyser un site souvent mentionnée
dans la presse : l’attaque par saturation. Associations ou
mouvements d’opinion, par exemple, peuvent ainsi bombarder
un site ou une messagerie de courriers de protestation.
Dans de très nombreux articles,
les journalistes insistent sur les conséquences de ces intrusions,
et des craintes qu’elles provoquent, sur le développement
de certaines activités économiques et sociales. Il
en est ainsi pour le vote électronique : “ les risques
d’attaque dont les systèmes de vote à distance
pourraient faire l’objet sont trop grands pour être
acceptés ”, rapporte Libération du
14 mars. Ou pour l’accès en ligne aux procédures
administratives : pour Le Monde du 9 janvier, “ le
problème de la sécurité des informations est
particulièrement aigu pour les e-procédures administratives
”. Ou encore pour le paiement électronique, qui suscite
des craintes présentées comme disproportionnées
par rapport à la réalité : aucun cas de piratage
de carte bancaire n’aurait été signalé
sur le Web français, selon Le Parisien du 9 mars,
qui rapporte par ailleurs l’arrestation d’un cyber-escroc
aux Etats-Unis ; même remarque dans La Dernière
Heure, qui livre le montant de 1,6 milliard de dollars de fraudes
relatives au paiement en 2000 tout en citant Mark Rash, une société
de conseil en surveillance sur Internet qui pense que : “
la perception du danger est plus élevée que le danger
lui-même ”.
3 - Respect de la vie privée
: les risques pour la personne
Autre sujet d’inquiétude
souvent abordé dans la presse : celui de la confidentialité
des informations. La question est traitée principalement
sous deux angles : l’exploitation abusive de données
personnelles à des fins commerciales et le contrôle
arbitraire du personnel utilisant Internet dans l’entreprise.
Sur le premier point, les journalistes cherchent plutôt à
alerter les consommateurs sur la nécessité d’être
vigilants et insistent sur la responsabilité individuelle.
En expliquant comment les dispositifs techniques permettent de constituer
des fichiers d’adresses et de profils d’internautes,
ils rappellent la loi et appellent à se protéger et
à réagir en veillant à ce que des renseignements
donnés dans un contexte précis ne soient pas diffusés
pour un autre usage.
Le Point (19 janvier) prend ainsi l’exemple des
cyberloteries qui alimentent les fichiers des entreprises de marketing
et fait référence à la législation :
“ il est facile à l’internaute d’interdire
au site, comme le prévoit la loi, de divulguer ces informations
”.
D’autres titres, par exemple La Dernière Heure,
traitent de la pratique du “ spamming ”, c’est-à-dire
la diffusion massive de messages non sollicités à
partir d’un fichier d’adresses non autorisé.
Ils en soulignent l’effet désagréable pour le
consommateur, le spamming entraînant un engorgement des messageries
des particuliers assaillis par des publicités non désirées
et une augmentation de leur coût de connexion (Le Monde,
17 février). La Dernière Heure du 3/2 parle
d’un coût de 10 milliards d’Euros dû aux
“ junk e-mail ”. C’est alors la technique elle-même
qui est mise en cause, les logiciels étant présentés
comme des techniques permettent la circulation automatique des données
entre des sites qui deviennent perméables les uns aux autres.
C’est surtout Libération qui s’attache
à signaler les risques d’atteinte à la vie privée.
Le quotidien traite de la question comme d’une éventuelle
“ exception culturelle européenne ”, puisque
l’Europe ne partage pas la conception des Etats-Unis sur ce
sujet. Le Point aussi (9 février) déclare
que les e-mails sont “ faciles à traquer ” et
que la constitution de banques de données à partir
d’images numérisées peut servir à une
enquête policière.
Concernant le contrôle du personnel
utilisant Internet dans l’entreprise, la référence
à Big Brother est employée plusieurs fois par Le
Point, Le Monde ou Le Soir. Le Parisien comme
Le Soir font état de surveillance d’employés,
voire de licenciements, pour usage privé ou usage nuisible
à l’entreprise des messageries professionnelles. La
presse explique comme il est facile de repérer ceux qui surfent
sans motif professionnel, qu’il est possible de fouiller les
disques durs et que c’est parfois légal.
Cherchant à savoir s’il reste des données confidentielles,
une correspondance privée, une intimité possibles
sur le Net, les journaux répondent généralement
: techniquement non, juridiquement oui. Mais ils constatent que
la législation doit parfois être adaptée. Le
“ vide juridique ” est parfois invoqué, alors
que parallèlement, les nombreuses affaires relatées
dans les médias contredisent la notion de non-droit appliquée
à Internet. Le Soir (3 mars) parle de “ flou
artistique [...] qui prévaut actuellement dans la plupart
des pays et des esprits ” ; Libération montre
à travers plusieurs exemples que le droit n’est parfois
pas applicable sans aménagement dans l’univers virtuel.
4 - Le droit
: risques économiques et marchandisation de la culture
La législation sur la propriété
intellectuelle et artistique est inégalement traitée
dans les journaux sélectionnés. Elle intéresse
peu Le Parisien, davantage Libération ou
Le Soir. Le Soir du 13 février insiste
sur le fait que “ des intérêts commerciaux et
culturels colossaux entrent en jeu dans les débats prolongés
et animés que soulève la directive sur les droits
d’auteur ”.
Les articles traitent avant tout des œuvres littéraires,
musicales ou cinématographiques numérisées
protégées par le copyright ou le droit d’auteur,
dont la récupération représente un danger pour
les secteurs économiques de l’édition, l’industrie
du disque et du film. Relevons le fait que le terme de pirate est
indifféremment employé pour désigner les hackers
et ceux qui se livrent à la copie illicite, “ multitude
de petits délinquants ” qualifiés aussi de “
prédateurs ” par un ministre français, termes
repris par Le Monde (28 mars). Le Parisien (29 mars) mentionne
l’arrestation de l’un d’eux et Le Monde (9
janvier) signale le rôle d’Internet dans l’économie
parallèle des banlieues, “ système D pour faire
la nique à un système jugé injuste ”.
Parallèlement, La Dernière Heure (6 mars)
dénonce ce qu’elle considère comme les abus
des droits réservés et cite les propos de Philippe
Quéau, qui déplore que “ copier soit devenu
un crime ”. Le Monde (11-12 février) parle
du risque de “ hold up sur le patrimoine de l’humanité
”. Le Point (16 mars) évoque avec humour le
“ cauchemar ” et “ l’épouvante ”
que procurent les procédés de décryptage des
codes de protection à “ ceux qui font de l’argent
sur la circulation des biens culturels ”. Dans la complexité
du problème des diffusions abusives, se trouve aussi la question
de la responsabilité des intermédiaires, “ tous
ceux à qui profitent le crime ” selon Le Soir
et La Dernière Heure).
La demande insistante de protection
des droits d’auteur se heurte à l’idée
de libre circulation des biens culturels (Le Point, Le Soir),
et cet antagonisme n’est pas le seul à être soulevé
au fil des colonnes : trop de brevets sur les logiciels entravent
la création de nouveautés informatiques et favorisent
les grands groupes (Le Soir, 17 février) ; la protection
de la vie privée et la répression des délits
sont mis en balance dans un long article de La Dernière
Heure (6 mars) ; les limitations technologiques et juridiques
entraînent la marchandisation des savoirs ; le contrôle
du contenu des flux d’information est contradictoire avec
la liberté d’expression. Ces contradictions entre les
divers objectifs des chantiers de régulation sont longuement
exposés dans Le Monde (11-12 février) et
se retrouvent au hasard des articles abordant notamment la liberté
d’expression ou de création.
5 - “ Fracture ”
: les risques culturels et sociaux
On retrouve la même ambivalence
lorsqu’il est question de la fracture numérique à
laquelle Le Monde consacre tout un supplément Economie
(9 janvier). Le quotidien livre à cette occasion aussi bien
les opinions de ceux qui prédisent son aggravation que de
ceux qui envisagent sa réduction, que la fracture soit sensible
entre les riches et les pauvres, le Nord et le Sud, les vieux et
les jeunes, les hommes et les femmes, les handicapés et les
non-handicapés, les illettrés et les autres. Le
Soir, Le Parisien et Libération sont plus alarmistes.
Ils présentent cette fracture numérique comme un danger
non seulement pour les laissés pour compte, mais pour l’économie
en général.
Dualité encore à propos du risque d’uniformisation
culturelle, traité surtout dans Le Monde dans un
article titré “ La mondialisation culturelle par la
Toile : menace ou fantasme ? ” (9 janvier). Le journal insiste
toutefois sur le fait que “ la concentration des entreprises
qui élaborent les contenus et les canaux de diffusion met
les biens culturels sous la coupe de quelques grands groupes ”.
La question des apprentissages est rarement abordée. Elle
l’est dans Le Monde du 9 janvier, sous l’angle
de la fracture sociale : le quotidien rapporte les propos de l’universitaire
Jacques Perriault, pour qui “ l’école joue un
rôle dominant dans l’aggravation du fossé numérique
en refusant ou en minimisant l’entraînement ”
aux quatre compétences que nécessite la maîtrise
d’internet : démarche inductive, traitement parallèle
des informations, compétence langagière, mémorisation
humaine. Dans l’édition du 13 février, bien
qu’Agnès Touraine de chez Vivendi s’y défende
de vouloir remplacer les enseignants, “ les logiciels d’apprentissage,
les sites d’accompagnement préfigurent une mutation
de l’enseignement ”.
Cette revue de presse montre ainsi
que les dangers les plus fréquemment évoqués
relèvent de la sphère de l’économie et
de la technique, plus rarement des dommages à la personne.
Les dangers explicitement mentionnés sont parfois l’occasion
d’élargir la réflexion à leurs implications
culturelles, sociales. On note ainsi, ça et là, l’évocation
d’autres risques : celui d’être mis en contact
avec des informations illicites ou choquantes, la limitation de
l’accès à l’information par les filtres,
l’anonymat de la communication qui encouragerait les délits,
ou permettrait d’esquiver des relations dans la réalité
physique. Ou encore, des risques liés à la santé
(troubles musculo-squelettiques, dépendance). L’évocation
de dangers de type cognitif et psychologique sont absents des 6
quotidiens étudiés, au moins pendant les 3 mois observés.
Indications de méthodologie
• Supports retenus
..................Quotidiens
...........................La
Dernière Heure/Les Sports (Belgique)
...........................Le Soir
(Belgique)
...........................Le Monde
(France)
...........................Le Parisien
(France)
...........................Libération
(France)
..................Hebdomadaire
...........................Le
Point (France)
Le Figaro (France) et Le Vif-L’Express (Belgique)
ont été supprimés du corpus parce qu’ils
proposent l’un et l’autre un accès payant à
leurs archives.
• Le corpus de cette synthèse-revue
de presse est constitué à partir des archives en ligne
des journaux retenus. La collecte des articles a été
conditionnée par les performances des moteurs de recherche
de chaque titre et par le nombre d’interrogations : ainsi,
la recherche avec le mot “ spam ” dans Libération
a livré des articles qui n’avaient pas été
repérés par la requête danger+internet ; de
même pour la recherche avec “ fracture numérique
” dans Le Soir. Des interrogations plus nombreuses
auraient peut-être fait apparaître quelques articles
supplémentaires.
Pour la recherche, les mots et expressions “ danger, péril,
risque, menace, internet, web, toile, net, droits d’auteur,
fracture numérique, fracture digitale, pirate ” ont
été utilisés, mais pas systématiquement
et parfois sans résultat. |