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Penser et vivre le risque
Retranscription de l’intervention
vidéo d'Isabelle Stengers, philosophe
La question du risque est à la fois une question très
générale et une question posée assez singulièrement
ces temps-ci, je dirais ces trente dernières années.
Que l’éducation d’un jeune humain, d’un
jeune groupe, soit prise dans des questions de risques, je crois
que c’est assez facile à démontrer, et je ne
vais pas le faire. L’idée que devenir un humain adulte
dans un groupe est un trajet, et que ce trajet comporte des risques
et des épreuves, on le sait et on le pense. Beaucoup de cultures
ont cette singularité d’être des cultures du
risque, c’est-à-dire une pensée de ce qu’un
humain doit risquer pour devenir adulte. C’est peut-être
par rapport à cette notion de culture du risque, de pensée
du risque, que notre situation est curieuse dans sa généralité.
Pourquoi ? Parce que d’un côté, nous avons une
espèce d’idéal d’éviter le risque,
c’est-à-dire de mener les jeunes tranquillement, comme
sur un bateau, dans la pure bonne volonté de dialogue général,
vers l’état d’adulte. Nous avons une sorte d’idéal
de non-risque, selon lequel le risque est dangereux et le danger
devrait être évité. Tout petit humain devrait
arriver tranquillement et à bon port à la situation
où il sera un adulte. De l’autre côté,
on soumet ces jeunes générations à ce que j’appellerais
« des risques éminents », mais que justement
on ne cultive pas, puisque ces risques sont là, sur fond
d’un idéal de non-risque. Parmi ces risques éminents,
je vois l’ensemble des opérations sociales, socio-économiques,
s o c i o - p o l i t i q u e s même, qui s’adressent
à ces nouvelles générations comme à
des « jeunes », que ce soit la publicité, les
sondages d’opinion… où l’on spécule
sur ce que les jeunes vont penser, vont désirer. De ce point
de vue-là, nos sociétés ont pour caractéristique
d’être le pays des risques anthropologiques qui ne sont
ni pensés ni voulus, qui se font dans la non pensée,
dans l’évidence la plus bizarre de bonne volonté,
ou du « il n’y a rien à faire ».
Y
A-T-IL DE NOUVEAUX RISQUES AVEC INTERNET ?
Pour en revenir à Internet, je crois qu’il fait partie
de ce risque imposé vécu sur le mode de la non pensée,
du « c’est bien normal, c’est un produit comme
les autres, les enfants ont droit à… ». D’un
certain point de vue, c’est pareil au reste, mais il y a là
quelque chose de plus à penser. Avec Internet, une autre
manière de se connecter, d’apprendre, d’être
avec les autres, est en train de se produire. Pour moi, Internet
a le même type d’importance que l’imprimerie —
mais cela va beaucoup plus vite. Avec l’imprimé, on
a fait des tas de choses, depuis la pub que l’on reçoit
dans sa boîte aux lettres, jusqu’aux livres, aux encyclopédies…
Si on fait le bilan de tout ce que l’imprimerie a changé,
on n’en finit plus. Par exemple, la notion d’auteur
: celui qui écrit et publie devient un auteur dans un sens
qui n’existait pas auparavant. Il a une certaine autorité,
qui n’est pas celle des auteurs plus anciens, Aristote ou
l’écriture sainte des autorités, au sens où
on devait les commenter et non pas opposer un auteur à l’autre.
Avec cette technique sociale qu’est l’imprimerie, il
y a eu un bouleversement, y compris de notre sens des identités
à nous-mêmes.
Avec Internet, ce sont de nouvelles mutations de ce genre qui se
préparent. Notamment quant à l’auteur. Je crois
que les auteurs seront collectifs, et qu’il faudra apprendre
à se dire qu’Internet est une espèce de mixte
entre l’écrit et l’espace public où tout
le monde gueule dans son coin, mais où on peut écouter
tout le monde. Aucun de nous, à mon avis, n’a la mesure
de cela parce qu’il s’agit d’un véritable
processus. Les enfants et les jeunes ont le droit vital de s’y
aventurer parce que cela va être leur monde, beaucoup plus
que le nôtre, parce que nous savons que cette génération
va affronter et créer quelque chose dont nous n’avons
aucune idée. Ils ont le droit de faire leurs armes, d’apprendre
à explorer Internet. Cette idée-là me semble
le point de départ de tout.
QUE
FAIRE, D’UN POINT DE VUE ÉDUCATIF,
FACE À CETTE NOUVELLE RÉALITÉ ?
Il devrait y avoir dès l’enseignement secondaire, et
surtout universitaire, une culture du Net : retrouver son chemin
dans un monde où tout le monde peut produire du montrable.
Et du montrable qui, s’il est produit au Kamtchatka, peut
m’arriver ici — modulo le langage, mais l’anglais
va probablement gagner de ce point de vue — et dont je n’ai
strictement aucune idée de la provenance.
L’esprit critique qu’on
est censé apprendre usuellement doit donc être renouvelé
pour devenir un esprit inventif, capable, pour chercher ce dont
on a besoin, de trouver son chemin dans une jungle de productions
multiples et variées. Ce sera probablement l’une des
responsabilités des institutions de savoirs que de permettre
aux gens de s’y retrouver. Et surtout, parce que c’est
là la grande nouveauté d’Internet, de trouver
ceux avec qui il est bon de penser. Mettre des digues, des forteresses,
dire « j’interdis, je suis inquiet, c’est mal
», c’est mettre des digues contre une vague qui me semble
être celle du futur. C’est un peu comme quand l’Église,
pardonnez-moi, a édicté des jugements : ceci peut
être lu, cela ne peut pas l’être, imprimatur,
pas imprimatur… C’était une petite forteresse,
une petite digue, par rapport à quelque chose qui devait
la balayer. Au contraire, le non imprimatur rendait sulfureux des
écrits qui auraient pu passer inaperçus.
La question, me semble-t-il,
n’est pas de regarder tout de suite les risques immédiats,
mais d’essayer d’aménager ce que cela signifie.
Peut-être — mais je n’en sais rien parce que je
ne suis pas prophète et que nous avons affaire à quelque
chose de nouveau dont il faut d’abord saluer et célébrer
la nouveauté, le caractère inédit —,
peut-être faut-il partir de l’idée que c’est
la génération d’aujourd’hui qui va connaître
le développement de cette chose, que c’est elle qui
va être actrice de cet inédit. Et plutôt que
de me situer en « moi je sais et je vais te dire de quoi il
faut se méfier », alors que je ne sais rien, je me
mettrais en position de « apprends-moi, c’est ton avenir
et j’aimerais bien le partager, que tu m’y introduises.
» J’ai l’impression que c’est en écoutant
ce qui se passe et en tentant éventuellement d’y réagir
et de le scander, mais non en se posant en propriétaire du
savoir, de ce qu’il faut et ne faut pas, qu’on est cohérent
avec cette nouveauté qui transforme nos modes de vie et dont
on ne voit que les prémices.
Malheureusement, nous sommes
dans une situation où nous n’avons pas tendance à
prendre la mesure des vrais dangers auxquels on soumet les enfants
et qui deviendront des dangers effectifs, et pas des risques, justement
parce qu’ils sont vécus comme normaux, comme naturels.
Pour moi, la question est avant tout la liaison entre risque et
pensée. Un risque pensé reste un risque, il y aura
toujours des victimes. Mais au moins le risque en tant qu’il
est pensé devient un risque civilisé. La question
de savoir ce qui se produit dans l’épreuve peut être
mis en mots. Cela n’est pas mis en situation de détresse
intolérable.
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