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Penser
le risque
Par Thierry De Smedt
1. Synthèse
des notions de risque et de risques communicationnels
D’un point de vue scientifique,
nous devons admettre qu’Internet n’est pas sans dangers.
Contenus préjudiciables, pratiques frauduleuses, falsification
d’identité … se glissent inévitablement
sur la Toile. Nos observations, nos entretiens ainsi que l’analyse
de nos questionnaires, nous permettent de mettre en évidence
- et d’insister sur - l’importance de former des jeunes
autonomes, critiques et responsables, capables d’apprécier
les richesses de ce média, en échappant habilement
à ses dangers.
Epinglons les aspects techniques les plus importants relatifs à
la notion de risque :
- Les pourvoyeurs de messages sont innombrables et diversifiés.
L’offre d’informations et de requêtes en tout
genre et sous toutes formes est par conséquent abondante
et de qualité inégale.
- C’est l’utilisateur qui pilote sa navigation : aucun
responsable de média ne fait des choix éditoriaux
à sa place. Rançon de cette liberté, le jeune
navigateur peut aller où il veut, au hasard de ses découvertes
et en subit les conséquences, bonnes ou mauvaises.
- Internet est peu surveillé.
- L’usage d’Internet, notamment par les jeunes, est
souvent individuel.
- Internet est encore en pleine invention de lui-même. Les
codes et conventions de son usage sont par conséquent flous
et instables.
Suite à la mise en évidence de ces quelques caractéristiques
techniques importantes, nous pouvons également traiter de
l’aspect communicationnel d’Internet, du sens philosophique
et pédagogique du risque dans la construction de tout individu.
Communiquer dans le brouillard
Lors d'un séminaire de formation du projet Educaunet,
un débat fructueux avec les parents, les éducateurs
et les enseignants présents a apporté des nouvelles
vues sur la nature des risques d’Internet : communiquer sur
Internet serait comme communiquer dans le brouillard.
Dans une communication ordinaire, la compréhension et l’interprétation
des messages échangés s’effectuent à
partir d’éléments contextuels : l’apparence
de l'interlocuteur, la situation dans laquelle on se trouve, la
raison de la rencontre, la nature de la relation à autrui,
une idée de ses intentions…
La communication médiatique est déjà plus indifférenciée,
plus décontextualisée et plus anonyme. Néanmoins
les médias offrent des régularités qui aident
à les classer en quelques catégories à partir
desquelles leurs messages sont plus faciles à comprendre.
Sur Internet, la diversité est encore plus grande et les
risques de faire illusion (ou d’en être victime) le
sont aussi. Comme le faisait remarquer un enseignant présent
au séminaire, dans une situation ordinaire, c’est le
contexte de communication qui règle ce qui peut et ne peut
pas être dit, ainsi que les manières convenables de
communiquer sans blesser.
Or Internet est un espace de communication décontextualisé.
Chacun est dans son contexte propre, mais en contact avec celui
d’autrui. Dès lors, ce qui semble admissible à
l’un peut être choquant ou préjudiciable pour
l’autre. Comment saisir sans se tromper la portée d’une
information lorsque, par-delà les langues, les cultures et
les conventions, les contextes propres aux partenaires de la communication
diffèrent profondément ?
Cette divergence est encore aggravée par l’interface
sécurisante de l’ordinateur. Cette machine semble promettre
d’accéder à la vérité, à
la communication transparente et à la recherche réussie.
En réalité, le surfeur avance dans le brouillard.
Il entre, de clic en clic, dans des univers inconnus aux normes
difficiles à identifier. Éduquer aux risques d’Internet,
c’est apprendre aux jeunes à naviguer avec succès
à travers les brumes d’univers pleins de richesses,
mais aux profils multiples et changeants.
La nécessité du risque
Comme le disait la philosophe Isabelle Stengers au cours de nos
premiers travaux sur la question des risques sur Internet, jetant
ainsi les bases de l’orientation qu’allait prendre le
projet, «beaucoup de cultures ont cette singularité
d'être des cultures du risque, c'est-à-dire une pensée
de ce qu'un humain doit risquer pour devenir adulte. C'est peut-être
par rapport à cette notion de culture du risque, de pensée
du risque, que notre situation est curieuse.
Pourquoi ? Parce que d'un côté, nous avons une espèce
d'idéal d'éviter le risque, c'est-à-dire de
mener les jeunes tranquillement, comme sur un bateau, dans la pure
bonne volonté de dialogue général, vers l'état
d'adulte. Nous avons une sorte d'idéal de non-risque, selon
lequel le risque est dangereux et le danger devrait être évité.
De l'autre côté, on soumet ces jeunes générations
à ce que j'appellerais "des risques éminents",
mais que justement on ne cultive pas, puisque ces risques sont là,
sur fond d'un idéal de non-risque. Parmi ces risques éminents,
je vois l'ensemble des opérations sociales, socio-économiques,
sociopolitiques même, qui s'adressent à ces nouvelles
générations comme à des "jeunes",
que ce soit la publicité, les sondages d'opinion… où
l'on spécule sur ce que les jeunes vont penser, vont désirer.
De ce point de vue-là, nos sociétés se payent
des risques anthropologiques qui ne sont ni pensés ni voulus,
qui se font dans la non-pensée, dans l'évidence la
plus bizarre de bonne volonté, ou de fatalisme.
Le pédopsychiatre Philippe van Meerbeeck, de son côté,
insiste sur le rôle central de la prise de risque dans la
post-adolescence : L’adolescence, c’est l’âge
des risques car les jeunes sont attirés, aspirés par
lui. La mise en garde attire. Et l’on a besoin du risque pour
grandir. Le risque est une initiation. Il n’y a plus de rites
de passage à la puberté comme dans les sociétés
primitives, ni de mythes explicatifs de ce cheminement. Auparavant,
les adultes prenaient en charge ces rites. Aujourd’hui, le
travail de passage existe toujours mais c’est au jeune que
revient la charge de l’inventer. Le rite du risque l’aide
à dépasser sa peur. Il découvre en effet qu’il
n’est pas tout et doit alors dépasser sa peur. Le risque
aide à sublimer le deuil de soi, la castration. Ainsi faut-il
rendre sa place au risque, en l’encadrant. Philippe van Meerbeeck
va plus loin et signale, à la lumière des cas concrets
qu’il est amené à soigner, que certains jeunes
éprouvent le besoin de se « mettre à mal »,
c’est-à-dire de s’infliger des dommages, pour
réussir à faire le deuil de certaines qualités
idéales qu’ils s’attribuaient, dont ils constatent,
douloureusement, qu’ils sont dépourvus et qu’ils
ne les auront jamais. Certains pratiques dangereuses des jeunes
(conduite sportive, percements de la chair, drogue, boisson, tabac,
« rave-party’s », jeux hallucinatoires en réseau,
etc.) illustrent ce besoin d’une mise-à-mal purificatrice.
Enfin, le pédopsychiatre voit en Internet le lieu d’une
expérience possible de rencontre d’autrui facilitée
par la distance du réseau : autrui est moins dérangeant
si l’on est protégé par filtre de l’écran,
du clavier et de la connexion. Pour des jeunes, idéalistes,
qui craignent la rencontre réelle et ses implications, Internet
est parfois un terrain de rencontre moins inquiétant, au
risque de s’y cantonner, que le monde traditionnel.
Ces réflexions précieuses conduisent à penser
que le risque et ses conséquences parfois néfastes
jouent des rôles importants dans l’éducation
d’un jeune, non seulement à pratiquer Internet, mais
aussi à évoluer de manière autonome et responsable
dans la vie réelle.
Ces bases posées, quelles attitudes éducatives peuvent
être adoptées afin d’amener le jeune à
prendre conscience des risques liés à l’usage
d’Internet ? D’emblée, nous estimons que la prévention
constitue une démarche préférable à
la protection et à l’interdiction systématique.
2.
Prévention plutôt que protection
Face aux nouvelles technologies
de la communication, la réponse consiste généralement
à mettre les jeunes à l’abri derrière
des boucliers comme le filtrage, les listes noires, les labels…
Pourtant, ces dispositifs sont loin d’êtres sûrs
: tantôt ils sur-filtrent des informations sans dangers, tantôt
ils laissent passer des données dangereuses, habilement encodées.
De plus, ce qui peut être préjudiciable à un
jeune ne l’est pas automatiquement pour l’autre. Enfin,
ces dispositifs de protection risquent d’entraîner un
« effet airbag » plus dangereux encore : les jeunes
se croient en sécurité, leur vigilance se met en sommeil.
Le jour où ils se retrouvent sur Internet sans garde-fous,
ou qu’une information dommageable passe à travers les
mailles du filet filtrant, ils sont sens défenses. Paradoxalement,
le désir de les protéger les jeunes les rend, au bout
du compte, inaptes à identifier et contourner les écueils.
Plutôt qu’élever
des murs destinés à tenir le risque à distance,
Educaunet a choisi d’accompagner les jeunes de tous âges
dans leur découverte et leur appropriation du réseau.
Le programme s’appuie sur les démarches de l’éducation
aux médias. Il a pour enjeu de permettre aux enfants et aux
adolescents de saisir l’originalité de ce mode de communication
où l’on identifie mal ses interlocuteurs. Il cherche
à les rendre autonomes et responsables dans leurs pratiques
d’Internet, et les aide à devenir vigilants et critiques.
Les compétences nécessaires
à une prise en compte du risque dépendent également
de différents facteurs qui s’établissent progressivement
et en ordre variable chez les jeunes. Ainsi, les outils éducatifs
agissent-ils ni sous un scénario standard, ni comme un vaccin.
En d’autres mots, il n’y a pas l’avant et l’après
d’une éducation au risque. Il y a un processus évolutif
de découverte des horizons possibles d’une pratique
d’Internet, modulé par la personnalité et l’histoire
de chaque jeune. Cela nous amène à nous méfier
encore davantage des approches spectaculaires, de type « one
shot », inspirées par les stratégies publicitaire
et événementielle.
Au contraire, nos observations nous confortent dans l’idée
de miser sur les structures éducatives scolaires, familiales
et associatives comme relais d’une éducation aux risques
d’Internet. Malgré leurs inerties, ces structures sont
adaptatives et fonctionnent sur le long terme. Elles ne vaccinent
peut-être pas, mais elles éduquent. Tout simplement.
L’autonomie et la sécurité
du jeune ne passe donc pas par une protection systématique
et uniquement technique. C’est plutôt une initiation
progressive à vivre, dans un espace de dialogue intergénérationel
et entre pairs, des situations imprévues tantôt positives
tantôt négatives, de réussite et d’échecs,
pour apprendre, à partir d’un maximum d’indices,
à flairer, sans perdre son enthousiasme, les conséquences
possibles de ses pratiques d’Internet.
En conséquence de quoi
les outils élaborés par Educaunet s’axent essentiellement
sur la prévention et fonctionnent nécessairement avec
un accompagnement des jeunes.
3. Schéma élémentaire
du risque

Comme nous le disons précédemment
(1) , les jeunes évoluent dans un univers incertain avec
des dangers (a). Afin de transformer ces dangers en risques pensés,
le jeune doit passer par différents stades ; à savoir
: la mise à l’épreuve (b), l’acquisition
de connaissances et de savoir-faire (c) ainsi que l’acquisition
de la capacité à transférer ceux-ci dans de
nouvelles situations de danger (d).
La première étape de ce processus consiste en la mise
à l’épreuve du jeune par l’éducateur
(b). Celui-ci soumet le jeune à un dispositif, sous forme
ludique ou didactique, dans lequel les choses peuvent survenir.
Afin de guider l’éducateur dans la mise en place de
telles situations, le projet Educaunet a élaboré des
outils et des méthodes pédagogiques.
Nos observations révèlent que l’évolution
psycho-cognitive des jeunes utilisateurs d’Internet s’effectue
au fil d’une multitude de parcours. C’est pourquoi le
choix des activités, ludiques et/ou didactiques, s’avère
primordial. Ce choix se réalise en fonction de l’éducateur
lui-même (ses objectifs, ses compétences, ses contraintes,
etc.) et des jeunes auxquels il s’adresse (niveau de connaissance
technique, niveau d’utilisation, esprit critique, etc.).
Les activités élaborées par Educaunet offre
l’opportunité à l’éducateur de
choisir le dispositif le plus adéquat en fonction de l’âge,
du sexe, du niveau de connaissance technique des jeunes et de leur
rapport au danger. En effet, dans l’ensemble, les activités
ont été adaptées en fonction de l’âge
des jeunes. Certaines activités nécessitent une bonne
connaissance technique alors que d’autres conviennent davantage
aux débutants.
De plus, elles rencontrent diverses pratiques. Certaines invitent
à l’exploration de nouveaux sites ou à la recherche
d’informations. D’autres suscitent l’observation
et la communication entre internautes.
Quant au rapport des jeunes avec le danger, nous relevons essentiellement
trois profils :
- Les naïfs : ces jeunes sont incapables de prêter
des intentions mauvaises ou, en tout cas, différentes des
leurs, aux autres. Certaines activités tentent de briser
cette naïveté car les jeunes doivent comprendre que
tout le monde n’a pas la même perception qu’eux
du monde.
- Les insouciants : ces jeunes ne veulent pas prendre en
compte l’existence de processus qu’ils ne peuvent contrôler.
C’est pourquoi des activités veillent à lutter
contre cette insouciance en sollicitant la réflexion.
- Les amoureux des défis : il est clair que de nombreux
jeunes apprécient de se lancer des défis et se confronter
aux difficultés. Cette démarche se révèle
indispensable à leur évolution personnelle. C’est
pourquoi certaines activités encouragent véritablement
les jeunes à relever des défis et à "se
frotter" aux difficultés éventuelles.
La réalisation des activités s’élabore
en deux étapes : premièrement, l’expérience
et l’appréhension du danger ; deuxièmement,
la prise de recul et la réflexion.
Faire l’expérience du danger permet au jeune de le
connaître, de l’intégrer et ainsi de lui fournir
des critères lui permettant de le reconnaître lors
d’une confrontation ultérieure et d’agir en conséquence.
Les apprentissages acquis serviront au jeune lors d’une nouvelle
exposition à une situation identique ou semblable. C’est
d’ailleurs pourquoi nous insistons sur l’importance
de réaliser plusieurs activités (2).
Bien que poursuivant des objectifs propres, toutes les activités
rencontrent la nécessité de mettre le jeune en situation
de réflexion sur lui-même, de prise de conscience de
ces actes, de ces comportements, etc. L’intérêt
est de susciter la réflexion du jeune quant à ses
actes et à leurs conséquences. S’agissant d’un
dispositif évolutif de prise de conscience des risques liés
à l’usage d’Internet, cette prise de recul ne
sera probablement pas systématique et immédiate au
début. Elle relève davantage de l’apprentissage
implicite.
A force de vivre cette mise à l’épreuve en condition
restreinte, le jeune développe un certain nombre
de connaissances et savoir-faire (c). Chacun des quatre
domaines d’activité rencontre des objectifs précis
et offre l’opportunité aux jeunes de développer
des savoir-faire particuliers.
Exploration
Les activités de ce domaine visent essentiellement la découverte
d’Internet et l’observation de l’environnement
extérieur. En effet, une connaissance préalable du
média permettra de réussir la navigation. Ces activités
souhaitent rencontrer les objectifs suivants :
· Connaître le fonctionnement technique d’Internet.
Par exemple, le jeune connaît le vocabulaire technique d’Internet
(qu’est-ce qu’un serveur, un moteur de recherche, etc.),
etc.
· Comprendre le chemin que doit parcourir la communication
entre les internautes.
· Acquérir un esprit plus critique par rapport au
contenu d’Internet.
· Découvrir la structure du Net et en acquérir
une vision globale. Par exemple, il visualise son fonctionnement
en réseau, etc.
· Prendre position sur la problématique des dangers
et leurs parades. Par exemple, il envisage les « pannes »
potentielles d’Internet, leurs conséquences et les
moyens de les enrayer (ex : fournisseur d’accès en
panne – impossibilité d’aller sur Internet –
changer de fournisseur), etc.
· Acquérir la capacité d’exprimer une
ou plusieurs expériences vécues, d’accepter
le point de vue des autres.
· Etablir des critères liés à l’expression
orale et écrite et les croiser avec une appréciation
de la conscience des risques encourus, selon la manière dont
ils apparaissent dans divers usages du réseau (recherches
d’informations, messageries électronique , dialogues
en ligne, etc.). Par exemple, il perçoit la diversité
des risques liés aux pratiques d’Internet.
· Susciter un débat sur les dangers d’Internet
et la façon d’y faire face (utilisation des risques
d’Internet à des fins commerciales) tout en donnant
l’envie de mieux le découvrir. Ainsi, il réfléchit,
prend du recul par rapport aux risques évoqués.
Communication
Les activités de ce domaine visent la prise de conscience
d’Internet comme vaste lieu d’échanges et de
communication, régi par des règles qu’il s’agit
de connaître et d’appliquer pour éviter toute
mise en danger inutile. Ces activités souhaitent rencontrer
les objectifs suivants :
· Découvrir et connaître l’usage des messageries
électroniques.
· Exploiter les différents lieux d’informations
d’Internet (forums, sites web, « chats », mails,
etc.). Par exemple, il perçoit la possibilité de dissimuler
son identité (notamment dans les « chats »).
· Prendre conscience des limites des différents outils
de communication (validité de l’information, identité
de l’interlocuteur, liberté d’expression et ses
limites, etc.).
· Aborder toutes les questions relatives au commerce électronique,
du point de vue du consommateur et des entreprises. Par exemple,
il sait analyser les sites commerciaux électroniques et les
comparer avec les commerces traditionnels.
· Se faire un avis sur l’intérêt ou non
qu’il y a de faire des achats sur Internet.
· Prendre conscience de l’existence des messages publicitaires,
de leur intérêt éventuel, de leur fonctionnement
et de leurs pièges. Ainsi, il repère l’existence
de publicité sur Internet et de leur stratégie particulière.
Capacité de les analyser
· Prendre conscience que certaines images peuvent surprendre
et choquer le surfeur au détour d’une page et échanger
les réactions.
· Elargir la vision des risques encourus sur Internet et
contrôler si les jeunes ont découvert d’autres
vision d’Internet que la leur.
Information
Ces activités visent à apprendre à se servir
des outils de recherche et prendre distance par rapport aux documents
découverts. Ces activités souhaitent rencontrer les
objectifs suivants :
· Maîtriser les outils de recherche.
· Poser un jugement sur les sites et informations découverts
et acquérir la capacité d’argumenter son avis.
Il effectue une analyse critique de sites web.
· Repérer rapidement, par des techniques simples,
l’origine probable des informations.
· Acquérir une habitude de vigilance vis-à-vis
de la source des messages.
· Exercer son regard critique.
· Se rendre compte de la diversité des traitements
et de la variété des points de vue.
· Acquérir la capacité de trier, de sélectionner
et de valider une information.
· Prendre conscience que les risques de mauvaise information
et de manipulation sont réels.
· Mettre en place des compétences spécifiques
en matière de recherche.
· Acquérir des outils afin de réagir de manière
appropriée face à ces informations non vérifiées.
· Acquérir la capacité d’identifier l’auteur,
ses compétences, sa fiabilité, ses intentions et sa
culture.
Observation
Ces activités permettent aux jeunes de se situer dans ce
(nouvel) univers, de découvrir et de situer leur profil d’internaute.
Pour eux, c’est l’occasion d’observer leur manière
de se comporter et de réagir. Ces activités souhaitent
rencontrer les objectifs suivants :
· Partager, échanger
autour des vécus de chacun.
· Acquérir la capacité de se décrire
en tant qu’internaute et de cerner leurs habitudes de surfeur.
· Comprendre ou, au moins, entendre des points de vue différents.
Par ailleurs, l’adoption
d’une attitude de débat en clôture de chaque
activité est importante. En effet, la confrontation des points
de vue, l’échange d’idées et la discussion
des différents positionnements personnels ouvrent des perspectives
de réflexions au jeune. Cela lui permet de briser l’égocentrisme
auquel il est généralement habitué sur Internet.
Suite à l’acquisition
de ces connaissances et de ces savoir-faire, il est essentiel que
le jeune sache les transférer lors de situations où
il ne subit plus les dangers sous une forme inconsciente mais, au
contraire, se trouve invité à les formuler, à
en parler (d).
Il pourra alors appréhender les dangers à travers
leurs conséquences et les transformer en risques pensés.
Il sera capable d’opérer des choix réfléchis.
Néanmoins, ces choix ne garantissent pas une absence totale
de dommages pour le jeune car il peut désirer se mettre à
mal. Comme le précise Philippe van Merbeeck, certains jeunes
éprouvent le besoin de « se mettre à mal ».
Selon lui, « le travail psychique de l’adolescent
consiste à passer par un moment de castration, qui est un
moment douloureux, et donc le rite du risque avec la mise à
l’épreuve physique fait que le jeune dépasse
sa peur et se met à mal. Et si le risque n’est pas
là, le jeune s’en invente tout seul, pouvant aller
jusqu’à des rites extrêmement dangereux parce
qu’il n’y a plus d’adultes qui les organisent
pour eux, sachant jusqu’où ils peuvent accompagner
le danger en le mesurant pour eux » (3).
En synthèse, Educaunet
n’est pas un vaccin, un one-shot, mais bien un dispositif
d’apprentissage évolutif. En effet, ses effets sont
produits peu à peu par des chaînes de connaissances
successives.
De plus, l’originalité de l’approche du projet
Educaunet réside dans le choix d’une méthodologie
centrée sur l’autonomie et la responsabilisation des
enfants et des adolescents face aux usages d’Internet. Le
postulat de la démarche est que l’éducation
joue un rôle primordial dans la sécurité des
usages d’Internet. Cette approche complète met parfois
en cause les dispositifs de filtrage, de sécurisation et
de classement dont l’existence n’offre jamais une garantie
totale de protection. Ces outils exigent de leurs utilisateurs des
compétences et des attitudes de vigilance que seule une approche
éducative peut activer.
Enfin, la démarche d’éducation adoptée
relève incontestablement de la pédagogie différenciée.
Différenciée en ce qu’elle repose sur une sélection
d’activités par l’éducateur qui connaît
les jeunes auxquels il s’adresse d’une part et, d’autre
part, de par la nature même de l’investissement du jeune
dans les activités liés à sa propre connaissance
et à ses propres pratiques.
4.
L’observateur-expert et l’expérimentateur-profane
On observe souvent un décalage
entre les dangers « objectivés » énoncés
par les experts et les dangers tels qu’ils sont perçus
par les profanes. Pour Patrick Peretti-Watel, « les experts
déplorent souvent l’irrationalité de la population,
qui perçoit « mal » les risques »
(4). Les profanes auraient tendance à se focaliser sur
des dangers « spectaculaires », tels que le nucléaire
ou les nourritures contaminées, et à dénier
les dangers « quotidiens » comme le tabagisme, l’alcoolisme
ou la conduite automobile qui sont pourtant bien plus proches et
surtout plus fréquents. Derrière la notion de «
danger », on peut donc voir que se cachent de nombreuses représentations
différentes qui dépendent du contexte social dans
lequel l’individu se situe, mais aussi de sa propre sensibilité
et de son évolution personnelle.
Afin que les jeunes puissent transformer
les dangers qu’ils rencontrent en risques pensés, qu’ils
puissent les appréhender à travers leurs conséquences,
il est essentiel qu’ils les (re)connaissent et les comprennent.
Bien plus qu’adopter le point de vue des experts, les profanes
(ici les jeunes) doivent, pour ce faire, se situer à un troisième
niveau d’interprétation des dangers.
Le niveau de l’expert est celui
où l’on observe les comportements dangereux, le niveau
du profane est celui où l’on expérimente ces
comportements, et le troisième niveau est donc celui qui
associe observation et expérimentation pour transformer le
danger en risque pensé.

C’est lorsque le jeune qui
expérimente un danger, qui le vit, devient capable d’observer
son propre comportement, et ainsi d’appréhender ses
conséquences, qu’il acquiert un comportement sécurisé
basé sur le « risque pensé ».
Inversement, celui qui n’est qu’observateur d’un
danger, sans en faire l’expérience, est incapable de
réellement l’intégrer et ne peut donc pas modifier
son comportement en conséquence.
C’est par décentration
qu’un individu accède à ce troisième
niveau d’interprétation du danger. Celle-ci implique
un certain dépassement qui fait « qu’un être
social devient capable de reprendre à son compte la position
des autres, de comprendre leur point de vue, leur vécu, leur
pensée, etc. » (5). La reconnaissance
du point de vue de l’autre permet également à
l’individu de reconnaître la particularité de
son propre point de vue. C’est cette double reconnaissance
qui va entraîner la « conscientisation » des dangers.
Il est donc essentiel d’amener
les jeunes à s’interroger sur leurs propres comportements
face aux dangers.
5. L’accompagnateur «
bienveillant »
Les décisions de prise
de risques des jeunes ne sont pas toujours le fruit d’une
certaine insouciance. Au contraire, elles peuvent traduire le désir
du jeune de « prendre le pouvoir » sur lui-même,
d’aller au-delà de ses limites. Cette attitude de défi
prend tout son sens dans le rapport des jeunes à leurs parents.
C’est souvent pour « nier » le pouvoir de leurs
parents que les jeunes se mettent à mal. Ils peuvent ainsi
effectuer le contraire de « ce qui est bon pour eux ».
Par exemple, un jeune pourra rouler à toute allure sur son
cyclomoteur pour défier ceux qui lui ont inculqué
que c’était dangereux ! Ce faisant, le jeune en vient
pourtant à nier ses propres besoins et nécessités,
sa propre sécurité.
L’adoption d’une
conduite à risque peut donc être qualifiée «
d’insoumission ». Par là, le jeune cherche à
reprendre une position d’égalité face aux adultes,
et à ces parents en particulier.Selon
David Le Breton, « les conduites à risque ont leur
origine dans l’abandon, l’indifférence familiale,
mais aussi, à l’inverse, dans la surprotection »
. C’est en effet pour échapper à des parents
« trop bienveillants » que certains jeunes iront systématiquement
à l’inverse des conseils endigués.
Le rôle des accompagnateurs
des jeunes face aux dangers (qu’ils soient parents, éducateurs
ou enseignants) est donc délicat. Ils ne doivent ni être
trop lointain, ni, surtout, être trop protecteur ! Un environnement
surchargé d’interdits, généralement mis
en place par les adultes « pour le bien » des enfants,
amène souvent les jeunes à des transgressions. L’enjeu
est pourtant d’amener le jeune à être responsable
de ses actes, de ses conduites à risque…
1. Cf. 2.
Prévention plutôt que protection, p. 5
2. Nous avons pu observer que ce sont les jeunes
qui déclarent avoir réalisé plus de trois activités
lors de la formation Educaunet qui ont le plus pris conscience des
dangers liés à l’usage d’Internet.
3.Cf. Entretien de Philippe van Merbeeck, Rapport
de problématisation initiale, délivrable 5.1., p.10.
4. Patrick Peretti-Watel, « Peur, danger,
menace… Le poids des représentations », in Sciences
Humaines, n°124, 2002, PP. 34-37.
5. Jenau-Pierre Meunier et Daniel Peraya, «
Introduction aux théories de la communication », De
Boeck Université, Bruxelles, 1993, p.205.
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