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Penser
le risque, l’histoire d’un long débat
On a beau aimer
Internet, on doit admettre qu’il n’est pas sans dangers.
Contenus préjudiciables, pratiques frauduleuses, falsification
d’identité… se glissent inévitablement
sur la Toile. Il est d'autant plus important de former des jeunes
autonomes, critiques et responsables, capables d’apprécier
les richesses de ce média, en échappant habilement
à ses pièges.
Internet présente
les inconvénients de ses qualités.
· Les pourvoyeurs
de messages sont innombrables et diversifiés. L’offre
d’informations et de requêtes en tout genre et sous
toute forme est par conséquent abondante et de qualité
inégale.
· C’est l’utilisateur
qui pilote sa navigation: aucun responsable de média ne fait
des choix éditoriaux à sa place. Rançon de
cette liberté, le jeune navigateur peut aller où il
veut, au hasard de ses découvertes et en subit les conséquences,
bonnes ou mauvaises.
· Internet est peu
surveillé.
· L’usage d’Internet,
notamment par les jeunes, est souvent individuel. Internet est encore
en pleine invention de lui-même. Les codes et conventions
de son usage sont par conséquent flous et instables.
Surfer sur Internet, c’est
souvent naviguer à vue. Les parents, les enseignants, les
éducateurs s’en inquiètent. Mais les jeunes
en ont-ils toujours conscience ? Avec les nouvelles technologies
de la communication, la réponse consiste généralement
à mettre les jeunes à l’abri derrière
des boucliers comme le filtrage, les listes noires, les labels…
Pourtant, ces dispositifs sont loin d’êtres sûrs
: tantôt ils surfiltrent des informations sans dangers, tantôt
ils laissent passer des données dangereuses, habilement encodées.
De plus, ce qui peut être préjudiciable à un
jeune ne l’est pas automatiquement pour l’autre. Enfin,
ces dispositifs de protection risquent d’entraîner un
« effet airbag » plus dangereux encore: les jeunes se
croient en sécurité, leur vigilance se met en sommeil.
Le jour où ils se retrouvent sur Internet sans garde-fous,
ou qu’une information dommageable passe à travers les
mailles du filet filtrant, ils sont sans défense. Paradoxalement,
le désir de protéger les jeunes les rend, au bout
du compte, inaptes à identifier et contourner les écueils.
Le pari éducatif
L’approche originale du programme Educaunet réside
dans le choix d’une méthodologie centrée sur
l’autonomie et la responsabilisation des enfants et des adolescents
face aux usages d’Internet. Le postulat de la démarche
est que l’éducation joue un rôle primordial dans
la sécurité des usages. Cette approche complète,
met parfois en cause les dispositifs de filtrage, de sécurisation
et de classement dont l’existence n’offre jamais une
garantie totale de protection. Ces outils exigent de leurs utilisateurs
des compétences et des attitudes de vigilance que seule une
approche éducative peut activer.
La nécessité
du risque
Comme le disait la philosophe Isabelle Stengers, jetant ainsi les
bases de l’orientation qu’allait prendre le programme,
"beaucoup de cultures ont cette singularité d'être
des cultures du risque, c'est-à-dire une pensée de
ce qu'un humain doit risquer pour devenir adulte. C'est peut-être
par rapport à cette notion de culture du risque, de pensée
du risque, que notre situation est curieuse."
"Pourquoi? Parce que d'un côté, nous avons une
espèce d'idéal d'éviter le risque, c'est-à-dire
de mener les jeunes tranquillement, comme sur un bateau, dans la
pure bonne volonté de dialogue général, vers
l'état d'adulte. Nous avons une sorte d'idéal de non-risque,
selon lequel le risque est dangereux et le danger devrait être
évité. De l'autre côté, on soumet ces
jeunes générations à ce que j'appellerais «
des risques éminents », mais que justement on ne cultive
pas, puisque ces risques sont là, sur fond d'un idéal
de non-risque. Parmi ces risques éminents, je vois l'ensemble
des opérations sociales, socio-économiques, sociopolitiques
même, qui s'adressent à ces nouvelles générations
comme à des « jeunes », que ce soit la publicité,
les sondages d'opinion… où l'on spécule sur
ce que les jeunes vont penser, vont désirer. De ce point
de vue-là, nos sociétés se payent des risques
anthropologiques qui ne sont ni pensés ni voulus, qui se
font dans la non-pensée, dans l'évidence la plus bizarre
de bonne volonté, ou de fatalisme."
Le pédopsychiatre Philippe van Meerbeeck, de son côté,
insiste sur le rôle central de la prise de risque dans la
post-adolescence : "L’adolescence, c’est l’âge
des risques car les jeunes sont attirés, aspirés par
lui. La mise en garde attire. Et l’on a besoin du risque pour
grandir. Le risque est une initiation. Il n’y a plus de rites
de passage à la puberté comme dans les sociétés
primitives, ni de mythes explicatifs de ce cheminement. Auparavant,
les adultes prenaient en charge ces rites. Aujourd’hui, le
travail de passage existe toujours mais c’est au jeune que
revient la charge de l’inventer. Le rite du risque l’aide
à dépasser sa peur. Il découvre en effet qu’il
n’est pas tout. Le risque aide à sublimer le deuil
de soi, la castration. Ainsi faut-il rendre sa place au risque,
en l’encadrant. "
Philippe van Meerbeeck va plus loin et signale, à la lumière
des cas concrets qu’il est amené à soigner,
que certains jeunes éprouvent le besoin de se « mettre
à mal », c’est-à-dire de s’infliger
des dommages, pour réussir à faire le deuil de certaines
qualités idéales qu’ils s’attribuaient,
dont ils constatent, douloureusement, qu’ils sont dépourvus
et qu’ils ne les auront jamais. Certains pratiques dangereuses
des jeunes (conduite sportive, percements de la chair, drogue, boisson,
tabac, « rave parties », jeux hallucinatoires en réseau,
etc.) illustrent ce besoin d’une mise à mal purificatrice.
Enfin, le pédopsychiatre voit en Internet " le lieu
d’une expérience possible de rencontre d’autrui
facilitée par la distance du Réseau : autrui est moins
dérangeant si l’on est protégé par filtre
de l’écran, du clavier et de la connexion. Pour des
jeunes, idéalistes, qui craignent la rencontre réelle
et ses implications, Internet est parfois un terrain de rencontre
moins inquiétant, au risque de s’y cantonner, que le
monde traditionnel."
Ces réflexions précieuses conduisent à
penser que le risque et ses conséquences parfois néfastes
jouent des rôles importants dans l’éducation
d’un jeune, non seulement à pratiquer Internet, mais
aussi à évoluer autonome et responsable dans la vie
réelle.
Communiquer dans le
brouillard
Lors de l’expérimentation du programme Educaunet, un
débat fructueux entre les parents, les éducateurs
et les enseignants a apporté des nouvelles vues sur la nature
des risques d’Internet : communiquer sur Internet serait comme
communiquer dans le brouillard.
Dans une communication ordinaire,
la compréhension et l’interprétation des messages
échangés s’effectuent à partir d’éléments
contextuels : l’apparence de l'interlocuteur, la situation
dans laquelle on se trouve, la raison de la rencontre, la nature
de la relation à autrui, une idée de ses intentions…
La communication médiatique
est déjà plus indifférenciée, plus décontextualisée
et plus anonyme. Néanmoins, les médias offrent des
régularités qui aident à les classer en quelques
catégories à partir desquelles leurs messages sont
plus faciles à comprendre. Sur Internet, la diversité
est encore plus grande et les risques de faire illusion (ou d’en
être victime) le sont aussi. Comme le faisait remarquer un
enseignant, dans une situation ordinaire, c’est le contexte
de communication qui règle ce qui peut et ne peut pas être
dit, ainsi que les manières convenables de communiquer sans
blesser.
Or Internet est un espace de
communication décontextualisé. Chacun est dans son
contexte propre, mais en contact avec celui d’autrui. Dès
lors, ce qui semble admissible à l’un peut être
choquant ou préjudiciable pour l’autre. Comment saisir
sans se tromper la portée d’une information lorsque,
par-delà les langues, les cultures et les conventions, les
contextes propres aux partenaires de la communication diffèrent
profondément ?
Cette divergence est encore
aggravée par l’interface sécurisante de l’ordinateur.
Cette machine semble promettre d’accéder à la
vérité, à la communication transparente et
à la recherche réussie. En réalité,
le surfeur avance dans le brouillard. Il entre, de clic en clic,
dans des univers inconnus aux normes difficiles à identifier.
Éduquer aux risques d’Internet, c’est apprendre
aux jeunes à naviguer avec succès à travers
les brumes d’univers pleins de richesse, mais aux profils
multiples et changeants.
Il découle de ces considérations
que l’autonomie et la sécurité du jeune ne passent
pas par une protection systématique. C’est plutôt
une initiation progressive à vivre, dans un espace de dialogue
intergénérationel et entre pairs, des situations imprévues,
tantôt positives tantôt négatives, de réussite
et d’échec, pour apprendre à partir d’un
maximum d’indices à flairer sans perdre son enthousiasme
les conséquences possibles de ses pratiques d’Internet.
C’est cela l’approche
Educaunet.
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