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Risques et dangers de l'internet
Retranscription de l’intervention
vidéo de Philippe van Meerbeeck, psychiatre et psychanalyste.
L’adolescence est l’âge
des risques, peut-être par opposition à l’enfance,
c’est l’âge où les risques sont nécessaires,
inévitables et utiles pour grandir. Les adolescents sont
aspirés, attirés par le risque. Tous les discours
qui les mettent en garde en général contre les dangers
qu’ils pourraient encourir, on le sait maintenant depuis vingt
ans, ont un effet inducteur, donc ont plutôt tendance à
avoir un effet qui n’est pas du tout productif dans le sens
où l’on pourrait plutôt l’imaginer si on
dit à un jeune « attention fumer c’est mauvais
pour la santé » ou « rouler trop vite c’est
dangereux » ou « boire trop c’est pas bon ».
Leur inconscient, donc pas du tout leur conscience réflexive,
capte ces discours sur un mode inducteur. La plupart des campagnes
de prévention dans tous les champs qui touchent les jeunes
de près ou de loin ont eu extrêmement peu d’effets,
ont eu plutôt des effets toxiques. En revanche elles ont eu
des effets secondaires peut être sont intéressants
à relever en ce qui concerne Internet.
Les adolescents, idéalement,
mais maintenant ça prend beaucoup plus de temps, ont à
faire le même travail psychique que dans les cultures dites
primitives. Dans ces sociétés, le travail d’initiation
s’effectuait toujours d’une façon assez automatique,
assez ritualisée. Dès que les garçons et les
filles étaient pubères, ils étaient retirés
du groupe, ils partaient dans la montagne pour faire une série
d’épreuves, très différenciées
pour les filles et les garçons. Il y avait une très
réelle mise à l’épreuve, dont une épreuve
physique et douloureuse avec un marquage sur le corps, destinée
à ce que le jeune domine sa peur, sente où sont ses
limites, parvienne à faire le deuil de l’enfant protégé
qu’il n’est plus pour s’assumer dans un destin
d’homme et de femme. Après coup le jeune peut choisir
l’autre, il peut s’engager amoureusement et avoir une
place dans la cité. Il y avait donc trois temps : un temps
pour voir, un temps pour comprendre et un temps pour conclure.
Aujourd’hui il n’y
a plus de rites. C’est pourquoi les jeux de rôles ont
tant d’importance. Les jeux de rôles sont une espèce
de magma d’images mentales, dans lesquelles on retrouve le
Moyen Âge, les sorcières, les héros, les épreuves,
mais c’est du virtuel, ça se passe avec une souris,
donc on n’est plus dans la forêt avec la peur du noir.
Il n’y a plus de rites, il n’y a plus de limites explicatives
non plus, or il faut toujours continuer à quitter son père
et sa mère, quitter son enfance, quitter ce fait qu’on
n’est pas bisexuel, qu’on est donc qu’un homme
ou qu’une femme en devenir et qu’on doit pour ça
assumer ce manque et ces difficultés à vivre en étant
désirant et en nouant un lien avec l’autre. Le travail
reste le même mais il n’est plus du tout organisé
dans un temps de passage ritualisé. Les risques, la mise
à l’épreuve, permettaient de pouvoir sublimer
le sentiment intérieur qu’on n’est pas tout,
qu’on est limité, qu’il y a de la mort aussi
au bout de la vie, que la sexualité est surtout la conscience
qu’on ne peut pas se suffire à soi-même, qu’il
y a du désir à se lier à l’autre, qu’il
y a forcément toujours de la limite et qu’il y a de
la castration au fond de soi-même. Le travail psychique de
l’adolescent consiste à passer par un moment de castration,
qui est un moment douloureux, et donc le rite du risque avec la
mise à l’épreuve physique fait que le jeune
dépasse sa peur et se met à mal. Et si le risque n’est
pas là, le jeune s’en invente tout seul, pouvant aller
jusqu’à des rites extrêmement dangereux parce
qu’il n’y a plus d’adultes qui les organisent
pour eux, sachant jusqu’où ils peuvent accompagner
le danger, en le mesurant pour eux. Prenons l’exemple de la
voiture, avec ces jeunes qui se tuent en bagnole, on ne leur a pas
appris, on devrait les mettre sur des karts, sur des pistes protégées,
mais comme il n’y a pas « d’initiation »,
il y a ce goût de la vitesse, cette espèce de jouissance
extatique où on se met à mal. Idem dans le cas des
Rave Party où les jeunes dansent durant 32 heures, vous vous
rendez compte comme ils mettent à mal leur corps, et en même
temps dans cette mise à mal il y a une jouissance.
La jouissance est quand même
aussi une découverte adolescente, elle n’est pas limitée
au plaisir. On peut avoir un sentiment très puissant en se
mettant à mal. Les enfants ignorent tout à fait ça.
Ils doivent passer par toutes ces expériences-là,
se trouver une identité et alors une fois qu’ils ont
conscience de leurs limites et de leurs manques à être
et de leurs désirs, ils peuvent s’engager.
Je vais vous donner un exemple
assez simple, par rapport à l’expérience adolescente
qui est de découvrir la différence sexuelle, le sentiment
amoureux et le lien à l’autre. Le travail de l’adolescent
est de s’engager dans un lien amoureux et de faire un choix
de vie. Je donnais des cours jusqu’il y a cinq ans sur la
passion amoureuse, dans lesquels je disais aux étudiants
que la passion commence par un échange de regards qui donne
un sentiment illusoire dans le regard de l’autre qu’on
est reconnu et qu’on est aimé (on doit avouer que ce
n’est pas toujours vrai), après ça on tente
de parler à l’autre, enfin on ose téléphoner,
inviter à boire un verre, et déjà on tremble
de peur, et là on passe par la parole. Et après le
regard il va y avoir éventuellement l’écriture,
on peut écrire une lettre d’amour. Maintenant les choses
s’inversent, on peut chatter, on se reconnaît par de
l’écriture, après on panique au moment où
on envoie une photo laser, on se dit « elle va être
affolée de voir la tronche que j’ai », et après
quand on va se téléphoner on se rend compte que le
désir est très menacé par les objets traditionnels
du désir qui sont le regard et la voix, puisqu’on entre
dans le lien passionnel par l’écrit.
Ce sont des choses qu’on
n’aurait jamais imaginées, ce qu’on a enseigné
durant 50 ans est complètement obsolète, parce que
le Web a modifié assez radicalement aujourd’hui le
rapport à l’écrit, le rapport à l’autre,
le rapport à l’image.
Cela dit c’est un outil
fantastique, c’est vraiment une chance exceptionnelle pour
les jeunes d’avoir accès comme ça, de manière
aussi simple, à un côté mondialisé, rapide,
d’échange, de rencontre, de création de réseaux.
On pourrait faire l’éloge de leur chance, dire que
c’est fantastique d’avoir accès à ce moyen-là,
de s’exprimer, d’imprimer, de pouvoir se refiler les
travaux pour les devoirs et les leçons, c’est archi
pratique. Cependant, demander un travail personnel à un jeune
est devenu complètement complexifié parce que évidemment
il tape quelques mots-clés et il reçoit tous les textes.
Il ne va plus aller à la bibliothèque, chercher, demander,
comparer, lire. Mais cela dit, ce qui peut devenir problématique,
comme pour l’ecstasy, c’est l’usage que certains
sont occupés à faire du Web pour éviter le
travail psychique qu’ils ont à faire quand même,
qui serait d’aller vers l’autre. Plutôt que de
se parler à la cour de récréation et de s’inviter
à aller boire un verre, on se précipite sur son portable
et l’on envoie un SMS, on rentre à la maison en courant
pour chatter ou bien pour envoyer un mail. Il y a évitement
de la rencontre naturelle entre deux jeunes, un garçon et
une fille qui pourraient se désirer ou bien qui pourraient,
c’est aussi l’âge de l’amitié, devenir
amis. La rencontre est parasitée par l’outil qui donne
un sentiment de rapidité et de proximité, mais qui
est une fausse proximité car c’est l’écrit
qui est entré en jeu à l’avant-plan. Il y a
10 ans on se serait battu comme des fous pour que des jeunes s’écrivent
des lettres et maintenant ils passent des heures à chatter.
Il s’agit ici d’un premier changement.
Le deuxième changement
se retrouve dans l’illusion du réseau. Je suis très
frappé par des jeunes, ceux qui vraiment pètent les
plombs, qu’on retrouve aux urgences où les parents
appellent en disant « il a passé la nuit sur son PC
et puis ce matin il est complètement délirant ».
J’ai vu un gamin de 15 ans qui se prenait pour le Christ,
pour un super esprit qui voulait régenter le monde. Il était
complètement dans une phase insomniaque alors qu’il
n’est pas psychotique du tout, mais il a 14 ans et dès
qu’il rentre de l’école, il allume son PC et
il se met en réseau, avec des espèces de grands jeux
de rôles, où 200, 300, 400 personnes jouent en même
temps, ils découvrent des villes imaginaires, des îles
neuves, des personnages avec des poings et des pouvoirs magiques,
fabuleux. Lui il s’était construit un chevalier, un
prêtre, une espèce de gourou et puis un bandit. Il
rentre dans le jeu comme un fou, je crois qu’il est extrêmement
doué, avec un sentiment de toute-puissance parce qu’évidemment,
imaginairement tout est possible, avec des surprises. Le jeu de
rôle est intéressant comme déploiement imaginaire,
mais quand un jeune s’isole complètement, de sa vie
personnelle (en tout cas familiale), amicale, amoureuse et n’est
plus que dans ce monde-là imaginaire, ça devient dangereux.
Le jeune se retrouve dans un monde clos dans lequel l’imaginaire
est illimité et tout-puissant, dans lequel des pouvoirs magiques
viennent camoufler le travail psychique qu’il a à faire,
qui est de découvrir son manque en lui et le besoin d’aller
vers l’autre, parce que l’autre est un personnage-type
virtuel. Ça donne, comme l’ecstasy, une parade nouvelle,
que les adultes n’auraient même pas pu imaginer auparavant,
qui permet au jeune, en tout cas un certain temps, de ne pas faire
le travail psychique qu’il a à faire.
Il y a évidemment des dangers d’accoutumance, des dangers
de dépendance psychique énorme, il n’y a plus
que ça qui intéresse le jeune, c’est là
qu’il est heureux et tout le reste compte pour du beurre.
Ce qu’il aime, c’est rentrer à 4 heures, ouvrir
son PC avec un milk-shake ou bien une boisson extrêmement
sucrée, ou même avec un joint. Il y a comme ça
une sorte de parade au travail psychique qu’il a absolument
besoin de faire, qui est permise par cet outil nouveau, cette technologie
nouvelle qui évidemment lui donne un sentiment absolument
de toute puissance. C’est des choses qu’on ne pouvait
pas imaginer auparavant mais qu’on observe maintenant et qui
sont quand même inquiétantes. Il y a là un travail
d’adolescence qui est toujours le même, même s’il
a pris des couleurs particulières, on invente des outils
à leur disposition pour en quelque sorte contrer les leurres
éducatifs dans lesquels beaucoup d’adultes les ont
fait baigner durant des années.
Je pense qu’il faut vraiment
repenser l’éducation à l’amour, je pense
que depuis 15 ans on ne parle que de cul ou de sexe de manière
technique, les adolescents sont hyper informés, et du reste
extrêmement angoissés car ce n’est pas si simple
de voir des images pornographiques et des performances érotiques
telles qu’on peut les voir. Parce que évidemment on
sait bien que c’est truqué, on a du mal à imiter
la performance. L’éducation à l’amour
est un éveil à l’intelligence du lien, c’est
l’âge de la vie où les capacités intellectuelles
sont les plus puissantes, comme les capacités érotiques
ou sexuelles. L’un va avec l’autre, c’est parce
qu’il y a cet avènement pubertaire de la pensée
intellectuelle, de l’accès au concept, de la capacité
de penser des choses, de les associer, de comparer et de créer,
c’est absolument inouï. Ne pourrait-on pas s’appuyer
sur cette capacité-là, sur ce potentiel-là
pour éveiller l’intelligence des jeunes. En mettant
des mots justes sur des questions qui les habitent, en les aidant
à mettre en relief l’idée de « Est-ce
que Dieu existe ? Qu’est-ce que la mort ? Comment se construit
un homme… et une femme ? Qu’est-ce que c’est que
le désir et le rapport amoureux ? Quelle dimension a le sexuel
dans le lien amoureux ? Quelle est la vraie dimension du lien amoureux
? ». Les jeunes sont très avides de cela. Mais qui
leur parle de cela franchement aujourd’hui ? Où dans
l’enseignement, où dans les familles, où dans
des lieux d’échanges en parle-t-on ? Quelles sont les
familles qui prennent encore le temps de se réunir, de voir
un film ensemble, de pouvoir en discuter, de manger ensemble ? Et
où peut-on commencer à débattre de la peine
de mort, du procès Rwanda, de génocide, de l’amour,
de la mort, du désir et où des parents sont prêts
à témoigner ? Ces questions restent celles des jeunes,
il faut chercher à les comprendre, à partager la lecture
ou la vision d’un film, un débat d’idées.
C’est vraiment important, parce que alors on réveille
en eux un réel potentiel vraiment subtil, d’accointance,
d’articulation de leurs émotions, de ce qu’ils
vivent dans leur corps, dans leurs liens. Il est temps d’essayer
d’y penser. Je dirais même que le Net peut alors devenir
un outil fabuleux. Chercher avec eux, s’intéresser,
mettons, au génocide Rwandais, comment un homme peut devenir
le bourreau de l’autre, c’est une question quand même
passionnante. Est-ce que beaucoup de profs prennent le temps d’en
parler maintenant dans leurs cours ? Est-ce qu’il y a beaucoup
de parents qui le soir en entendant les nouvelles discutent de cela
avec leurs enfants, de l’envie de tuer, d’aimer, de
la peur. C’est de ça que les jeunes ont terriblement
besoin.
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